20 ans de web

L'évolution du web au cours de ces 20 dernières années entre les illusions du début des années 2000 en passant par l’hyper-centralisation des Gafam jusqu'au tout récent Fédiverse.

Acte 1 : la grande illusion

Au début des années 2000, beaucoup de jeunes CSP+ aux dents blanches et longues travaillant dans ce nouvel eldorado qu’était le web rêvaient du Grand Jour chaque internaute aurait sa propre page, son propre blog. Chacun se serait exprimé librement dans son journal en ligne et tout le monde aurait eu la possibilité de se répondre par commentaires ou billets de blogs interposés, le tout créant une gigantesque conversation en ligne indexée à coup de web sémantique et de microformats.

C’était l’utopie d’un web décentralisé, le temps du fameux « les blogs démarrent des conversations » répété à l’envie par le blogueur entrepreneur de droite Loïc Lemeur, aujourd’hui tombé dans le même oubli que son slogan.

Acte 2 : l’hyper-centralisation

Facebook a rapidement mis fin à cette illusion. Créé en 2004, le réseau social a balayé en quelques années tous ses concurrents. Tout ce dont on avait besoin pour s’exprimer en ligne, c’était une adresse mail. Une fois son compte Facebook créé, on pouvait s’adresser à une large audience sans avoir à fouiller dans un annuaire de blogs. Les conversations sont devenues des statuts, les commentaires des likes. Facebook nous apportait des contenus, des amis, une audience, sans avoir à faire le moindre effort. La promesse de Facebook était « même si tu n’as rien à dire, tout le monde peut t’entendre ».

Avec plus de 2 milliards de comptes Facebook est aujourd’hui le plus gros réseau social au monde. Cette success story est représentative de l’évolution du web ces 20 dernières années : une hyper centralisation au profit de quelques grandes sociétés privées, GAFAM en occident, BATX en Chine. Pour appréhender l’ampleur de ce phénomène, il faut comprendre qu'en 2019 Google et Facebook possédaient 8 des 10 services les plus utilisés sur Internet (Facebook, Whatsapp, Gmail, Instagram, Google, Chrome, YouTube, Google Maps) et 70% du trafic mondial transitait par les serveurs de ces deux sociétés.

Il semblerait que malgré problèmes liés à cette hyper centralisation, désinformation, modèle économique vicié, violation de la vie privée, atteintes à la démocratie, ces ogres numériques soient durablement installés. La promesse originelle du web, un individu, une page, une adresse, semble morte et enterrée depuis la fin des blogs.

Acte 3 : le fédiverse

Des services alternatifs ont pourtant vu le jour tels que les réseaux sociaux diaspora, ello, gnunet, mastodon ou peertube, un équivalent libre et distribué de YouTube. Ce ne sont cependant que des îlots séparés les uns des autres, et jamais aucun d’entre eux n’a eu un nombre d’utilisateur suffisant pour obtenir l’effet de masse nécessaire pour toucher le grand public.

C’est pourquoi certains de ces services ont cherché très tôt à devenir inter opérables. Dès 2008, le réseau social libre identi.ca a créé un protocole de communication fédéré, OStatus. Celui-ci a été rapidement intégré par d’autres réseaux et services comme Friendica ou Hubzilla.

En 2018, tout s’accélère : le W3C présente le protocole ActivityPub, aussitôt adopté par le réseau Mastodon qui connaît un succès – sinon fracassant au moins très honorable – comparé à ses prédécesseurs. Aujourd’hui tous ces services sont interconnectés. Avec un compte Mastodon, je peux communiquer avec tous les utilisateurs de Friendica, Hubzilla ou Peertube. On désigne cet univers ouvert et fédéré avec le mot valise « Fédiverse ».

Précision importante : tous ces réseaux alternatifs ont pour objectif commun de redonner la main aux citoyens et reposent sur des logiciels libres. Tout le monde peut créer et héberger une instance Mastodon, Hubzilla, Friendica.

Le fédiverse a donné un coup de jeune aux bons vieux blogs. Ainsi j’ai échangé il y a quelques mois WordPress pour WriteFreely, un nouveau moteur de blog intégré au Fédiverse. Le logiciel n’en est qu’à sa version 0.13 à l’heure ou j’écris ces lignes mais les fonctionnalités de fédération sont déjà très prometteuses. Tout auteur utilisant WriteFreely se voit créer automatiquement un espace sur le fédiverse et chaque billet est publié automatiquement sur ce compte. Il est possible de mentionner n’importe quel utilisateur du fédiverse dans un article et d’entamer ainsi une conversation avec l’ensemble des utilisateurs de ce réseau de plateforme fédérées. Les blogs n’en finissent pas de mourir… et de revenir.

Ce ne sont que les débuts des plateformes de publication fédérées. On peut aller beaucoup plus loin et imaginer utiliser ces fonctionnalités de fédération de manière asynchrones pour palier à des problèmes de connectivité ou de censure. Pour rappel, 50% de la population mondiale n’a qu’un accès intermittent à Internet et 37% ne s’est jamais connecté faute de moyens ou d’infrastructure.

On peut bien gloser sur le metaverse, la blockchain, les cryptomonnaies, les smartcontracts, toutes ces innovations ne sont que des gadgets à côté du fédiverse qui est selon moi le mouvement le plus enthousiasmant sur le web de ces 20 dernières années.

#GAFAM #Décentralisation #SmallWeb #Fediverse